Quiétisme : un salafisme soi-disant pacifique

 À présent que les médias généraux reconnaissent l’existence et même l’assez forte proportion de salafistes musulmans (15 à 25% des musulmans selon les services secrets), il leur fallait y placer une touche de bien-pensance afin d’éviter des amalgames par trop généralisants. Il a donc fallu là aussi, au sein même de cette sous-population, considérer une proportion statistique de non-violents (voire de pacifistes). Et voici venu l’outil idéal et bien salafisthuilé : le quiétisme, c’est à dire le salafisme pacifique, un fondamentalisme sans la violence, à comparer pourquoi pas aux orthodoxies du christianisme ou du judaïsme.

Pour les médias, les sociologues, au moins la moitié sinon jusqu’à 90% (selon les avis) des salafistes seraient quiétistes, et donc salafistes certes mais « purement mystiques » et non-violents, cherchant à se rapprocher de Dieu par les moyens les plus nobles de l’esprit et de l’âme, aux yeux des européens ; prière, recherche intellectuelle, équilibre, modération… Non seulement ils ne seraient pas violents, mais certains seraient même pourquoi pas totalement pacifistes. L’image du bouddhiste en lévitation et à la douceur paroxystique est déjà toute proche…

Tout ceci soulève quelques paradoxes…

Tout ceci soulève pourtant un certain nombre de paradoxes. À commencer par le fait qu’en toute rigueur, le salafisme consiste en « l’imitation des anciens » (par définition), en l’occurrence les tous premiers musulmans, suiveurs, imitateurs et serviteurs parfaits du prophète Mahomet, ultime exemple vers lequel tendre jusque dans chaque détail de l’existence. Or, nous savons fort bien, à travers la biographie de Mahomet, l’histoire islamique et même les hadiths, à quoi ressemblaient la journée type et le dessein de ces « nobles précurseurs ». Violence, razzia, conquête, saccages, esclavagisme, intolérance, misogynie, punition, absence de remise en question, soumission,… et j’en passe. N’est-ce pas là alors un gros paradoxe, lorsque l’on songe que le salafisme consiste en l’imitation parfaite et intransigeante des premiers membres de l’islam ?

Ensuite, même sans considérer la notion d’imitation des anciens, le salafisme est, par définition, un fondamentalisme. Il consiste donc à appliquer absolument tout le texte, et ce, de manière littérale et là aussi intransigeante. Que voilà encore un joli paradoxe pour le quiétiste, car le texte, comme on le sait et comme j’ai pu le montrer dans certains articles, possède les mêmes caractéristiques peu reluisantes que celles citées plus haut, en particulier grâce à l’abrogation des anciens versets coraniques plus pacifiques et tolérants de la période mecquoise. Alors, si dans le salafisme, il convient de tout appliquer du Coran et des Hadiths, y compris donc et surtout les parties conquérantes et violentes, comment est-ce que le quiétiste doit vivre avec cette considération contradictoire ? Est-ce sérieux, à moins d’être un adepte de l’oxymore, de considérer qu’il puisse exister un « fondamentalisme partiel » ?

N’oublions pas non plus, de même, que l’oeuvre du Jihad est considérée par le texte lui-même (et donc par Dieu lui-même selon Mahomet) comme l’oeuvre qui rapproche le plus de Dieu (et conséquemment du Paradis), et de loin. Même si d’autres œuvres d’envergure apportent leur lot de « bons points » sans avarice, la lutte armée, elle, garantie de fait et immédiatement une place au bord du plus frai des ruisseaux du paradis, ce quels que soient les autres œuvres accomplies ou péchés commis par le serviteur. Pourquoi se priver de cette facilité apparue fort judicieusement vers la fin du règne du prophète ?

Quelles porosités entre les deux salafismes ?

La question de la porosité qui peut exister entre les deux salafismes est en effet fondamentale. Car l’Islam précise bien qu’il n’est évidemment pas nécessaire que tous les croyants se jettent dans la bataille, il suffit qu’une partie de la communauté musulmane s’en charge pour en dispenser le reste (actes dits « à caractère collectif » selon les mots d’Abou Baker Al Jaza’ïri), les autres permettant ainsi le soutient des troupes et surtout bien-sûr la pérennité de la société musulmane en général. Comment donc alors ne pas émettre l’hypothèse que les quiétistes pourraient être les meilleurs soutiens, soit par leur silence, soit par leur contribution, voire leur aide, aux salafistes djihadistes qui, du point de vue de l’islam intégral, ne sont autres qu’un corps de métier complémentaire ?

À ce propos, Majid Oukacha dit lui-même que selon lui, et il n’est pas le dernier sur le sujet de l’islam, les quiétistes seraient simplement « en attente du bon moment pour agir », comme si ils appliquaient le maximum de l’islam qu’il leur était possible d’appliquer dans les limites de l’état actuel de la société, afin de ne pas trop s’y confronter de front. L’islam prône d’ailleurs ce principe d’attente, qui considère qu’il vaut mieux attaquer (ou quémander plus de droits, ou appliquer la charia, etc.) seulement une fois que l’on est en position de force. En attendant, il suffit de faire avancer quelques pions et de distiller un savant dosage de mensonge (taqiya) dans la société. De ce point de vue, l’hypothèse du quiétiste « dans l’attente » d’un monde plus fragile ou plus musulman ne parait pas du tout surréaliste. En ça, les quiétistes ne mériteraient pas vraiment une meilleure considération que les djihadistes actifs, en particulier si ils leur apportent leur soutien d’une manière ou d’une autre.

Pourquoi certains passent à l’action et pas d’autres ?

Pourquoi certains décideraient-ils alors d’attendre patiemment quand d’autres passent à l’action ? Je n’ai pas la réponse à cette question, mais peut-être pouvons-nous avancer l’idée que la majorité des salafistes n’est simplement pas assez allumée, furieuse ou emplie de violence pour agir pareillement, et peut-être aussi pas suffisamment « courageuse », et qu’il est de toutes façons confortable et suffisant de laisser la partie qui s’en occupe déjà s’en occuper, quitte à les soutenir. Car n’oublions pas qu’en Islam, si rien ne donne plus de bons points que le « combat sur la voie de Dieu », le soutient des combattants, quel que soit sa nature, entre aussi dans le top des actes censés faire sourire Allah.

Néanmoins ne nous laissons pas aveugler par les événements de très grandes envergures tels que les attentats les plus marquants. N’oublions pas que nous comptabilisons à présent des centaines de « petits actes » plus ou moins pernicieux, tels que de simple soutiens hurlés à l’état islamique, mais aussi, plus grave, un certain nombre de cas de voitures folles fonçant vers la foule ou les policiers (pour ne citer que deux exemples), laissant supposer que la frontière entre djihadiste officiel et quiétiste, de même que la frontière entre modéré apparent et fou furieux, si poreuse soit-elle, n’est en sus pas vraiment bien délimitée.

Même sans violence, un portrait fort peu reluisant

Outre toutes ces considérations, ce que les médias se gardent bien de mettre en avant, c’est que même sans violence, même sans djihadisme, le tableau du salafiste quiétiste n’est pas très reluisant pour autant. Loin de l’image du gentil religieux pieux et discret qui ne dérange personne, il reste un fondamentaliste des codes de l’islam, et en cela applique avec intransigeance la misogynie et la soumission, l’opposition à la laïcité, la limitation des libertés, le prosélytisme hyperactif, les peines et punitions d’un autre âge, les interdits absurdes ou les obligations écrasantes, et la plus évidente absence de réflexion et de remise en question qui sied au fondamentaliste islamiste.

Et avec ceci ne pas oublier une généreuse dose de Taqiya !

John Frederick Lewis 1842 Sinai

John Frederick Lewis – Campement franc au Mont Sinaï – 1842

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