Quels pacifismes résistants ?

Cet article est dans la continuité de l’article précédent : « A l’aube d’une révolution ou d’une révolte ? De la nécessite du pacifisme »

Dans l’article précédent, je considérais que, dans la situation actuelle, la meilleure réponse possible au système pour une opposition résistante légitime était sans doute la fermeté pacifique. Mais de quel ordre peut-elle être ? Sous quelle forme peut-elle se présenter ?

Les Veilleurs, nouveaux philosophes plébéiens

L’article précédent ne développait pas seulement l’idée d’une force pacifique mais aussi la génération assez spontanée d’une nouvelle forme de force intellectuelle. Dans ce domaine, on trouve les Veilleurs, nés des pacifiques « Manifs pour tous » (déjà un phénomène de résistance pacifique intéressant et utile à plusieurs points de vues), nouveaux philosophes plébéiens s’inspirant des maîtres des diverses époques, portant et partageant la réflexion de manière absolument non-violente, à tel point qu’à de très nombreuses reprises des gauchistes se sont eux-mêmes humiliés en se heurtant à la résistance de ce mur d’intelligence imperturbable. Vociférant avec virulence et vulgarité, ces différents groupes, incluant des antifas, ont fait montre de leur ignorance crasse, de leur faiblesse et de leur lâcheté en crachant sur un discours de Platon, en riant sur une réflexion de Tocqueville, en braillant durant la déclamation d’un poème ou encore en lançant des projectiles vers des voix chantant l’Espérance, tandis qu’il existe des périls tellement plus légitimes et dangereux ailleurs en France et dans le monde.

Les veilleurs remplissent donc un triple objectif : laisser, d’une part, le camp d’en face s’auto-humilier en le laissant afficher les symptômes de son engeance, comme dit dans l’article précédent, et donc contribuer ainsi à la décrédibilisation de la pensée dominante actuelle tout en servant l’image intelligente et pacifique de la résistance émergente. D’autre part, agréger de nouveaux esprits à ce mouvement, petit à petit, à travers la France mais aussi l’Europe et au-delà (il existe à présent des groupes de Veilleurs jusqu’à Jérusalem…). Enfin, bâtir, au sein même des sociétés, des groupes d’Hommes toujours mieux armés intellectuellement et se connaissant toujours mieux eux-mêmes (en tant qu’individu mais surtout en tant que peuple) face aux déconstructivistes et autres relativistes de la pensée dominante qui voudraient faire table rase de tout repère.

N’oublions pas non plus les nouveaux embryons de résistance que le mouvement des veilleurs engendre spontanément : on pense par exemple, entre autres exemples, aux fameuses « sentinelles », mais c’est le cas aussi de dizaines de nouvelles associations ou groupes culturels qui en sont récemment nés.

Carême national !

Mais le phénomène des Veilleurs, s’il est remarquable, novateur et extrêmement utile dans son action, oppose une « résistance effective » de petite échelle et surtout très discrète, bien qu’il puisse aussi, et comme il le fait déjà, engendrer et nourrir de nouveaux mouvements de plus grande envergure.

Il existe une autre forme de résistance pacifique d’échelle nationale, proche de la désobéissance civile* sur certains points mais beaucoup plus vaste et plus pérenne en soi, qui a déjà pu faire ses preuves et qui, elle, possède un impact très net sur le pays qui le subit. Il s’agit d’une forme de « carême laïque national », expérimenté par une partie de la population mexicaine (avant que les Cristeros ne deviennent une nécessité), ces résistants chrétiens face à un état anti-clérical dangereux (et autrement plus violent que notre élite politique actuelle, mais certainement pas plus vicieux). Le concept consiste à peser sur la consommation à l’échelle nationale et à transformer cette pression économique en revendication politique. Ce concept pourrait ne pas être réservé qu’aux chrétiens pratiquants, bien que cela représente déjà plusieurs millions de citoyens potentiels, et pourrait de ce fait éventuellement changer de dénomination. De plus, le phénomène, d’une part, ne requière pas forcément l’héroïsme de l’ascète, et, d’autre part, n’impacterait pas forcément lourdement les petits exploitants comme on pourrait le craindre. Un tel mouvement, bien préparé, ne requière en effet pas de se priver de tout, mais simplement d’influer à la baisse sur le superflu, et surtout, principalement, de changer son mode de consommation en le remplaçant par l’entraide gratuite et généreuse, par le développement de circuits d’échanges gratuits et totalement indépendants, d’échanges de bons procédés, etc. Ce principe, plus profond et plus doux qu’un simple blocus intérieur ou autre boycott pur par trop bref et complexe, a déjà prouvé son efficacité non négligeable en cela qu’il pèse potentiellement lourdement sur l’économie des puissants, et donc, par ricochet, sur les élites dirigeantes. Et de plus, outre cette efficience, qu’y aurait-il de plus humain et de plus respectueux de l’Homme ?

Consommation

La mise en place du phénomène pourrait passer par diverses méthodes. Tout d’abord, bien-sûr, il pourrait s’agir d’une nouvelle stratégie de consommation, et à ce niveau, tout un tas de solutions sont possibles. On pourrait par exemple imaginer des ménages qui décideraient soudain – et durant plusieurs mois – de diminuer de 20 ou 30% leurs diverses dépenses, en rognant entre autres sur le superflue. C’est ici que le concept peut le plus s’approcher d’une sorte de « carême laïque », car le premier tableau sur lequel rogner concerne évidemment les petits plaisirs et le superflue, le confort et le laisser-aller. Mais plus encore qu’un arrêt de l’achat d’une gamme ou d’une autre de produits ou d’une simple baisse du chauffage, il pourrait s’agir d’un nouveau mode de ciblage : préférer, par exemple, la consommation locale en boycottant les grands groupes, l’artisanale plutôt que la manufacturée, ou encore certaines marques qui prennent un parti ou une position contre lesquels nous luttons. Il est, en tous cas, très aisé de remplacer différents produits chers et superflus par des plaisirs plus simples, et surtout, il ne s’agit en rien de « tout supprimer brutalement d’un certain mode de consommation », car les gens perdraient rapidement courage et leur lutte pourrait sembler aussi démesurée qu’agressive, mais simplement de revoir à la baisse leur consommation et/ou de trouver du plaisir ailleurs, dans des choses plus simples et/ou gratuites.

Entraide, réseau et soutien aux victimes

Il pourrait s’agir, d’autre part, et c’est probablement nécessaire au mouvement, du développement et de la valorisation de l’entraide entre personnes, ainsi que du don et de l’échange. L’entraide, le don, le prêt, l’échange, la réutilisation d’objets, etc., tout cela est gratuit, légal, complètement en dehors du système, et protège du monde jetable où tout n’a qu’une durée de vie limitée. Ce principe, outre qu’il pèse lui aussi sur l’économie à la manière dont on le décide, devrait aussi et surtout permettre de protéger ceux qui pâtiraient de ce « carême laïque national », à commencer par ceux qui perdraient leur emploi à cause de la baisse de rentabilité des grands employeurs qui n’hésiteraient certainement pas à licencier. Prendre ces personnes sous l’aile du mouvement, afin qu’elles continuent de vivre (et même éventuellement de participer si elles partagent les mêmes opinions), c’est largement pérenniser le mouvement car les éventuels licenciements seront immédiatement retournés contre celui-ci pour le détruire, ce qui est logique et évident.

Pour cela, le principe devrait aussi passer par une création massive de lien entre les personnes, réseaux parallèles et équilibrés. Créer des liens permet aussi de faire connaître le mouvement et d’agrandir ses cercles, permettant là aussi, en cercle vertueux, sa pérennité et son efficacité, la reconnaissance de sa légitimité, mais aussi et surtout de garantir l’encouragement et le soutien des participants eux-mêmes face à l’adversité, et d’éviter qu’ils ne se sentent isolés et/ou inutiles à leur échelle. En tout cela, un mouvement tel que les Veilleurs (mais pas seulement, loin de là) s’avérerait aussi fédérateur à son échelle.

Imaginez ne serait-ce que deux ou trois millions de foyers qui vivent soudain, pendant plusieurs mois ou années grâce à un réseau bien organisé, en partie de pure production personnelle et gratuite (les pommes du voisin au lieu des biscuits,…), d’entraide (Michel viendra réparer ça gratos,…), d’échange (prête fourgonnette contre ceci-cela,…), etc., réduisant soudain leurs dépenses de 20 à 50%, doublés d’un plus grand nombre de foyers réduisant simplement de 5 ou 6%… Cela pourrait représenter des dizaines de milliards d’euros (qui seraient de surcroît autant d’économies pour ces foyers).

Enfin, le tout pourrait se doubler d’un engourdissement généralisé du système par un ralentissement global dû à une certaine lenteur et à une certaine mauvaise foi dans la réalisation des tâches administratives. On peut imaginer des mini-actions, légales et qui devraient intervenir en même temps que le reste afin de peser et de ne pas finir en simples coups d’éclats vite oubliés, du type « un million de foyers rendent leurs feuilles d’impôts le tout dernier jour ». L’imagination des français est, à ce sujet, assurément très féconde, je lui fais confiance.

Ça change des grèves et des manifs…

Les grèves et les manifs, en théorie, peuvent fonctionner elles aussi. Mais leur aspect limité dans le temps et dans l’impact, même à l’échelle faramineuse des grèves de mai 68 ou des Manifs pour Tous, les condamne assez vite et même de plus en plus rapidement avec l’avancement de l’époque, de même qu’elles condamnent de nombreux innocents à commencer par les protestataires eux-mêmes (mais vous me direz, on a rien sans rien). C’est ici que l’on peut comparer tout l’intérêt d’un mouvement du type d’un « carême laïque national » avec d’un côté son impact important et de long terme, et d’autre part son aspect particulièrement doux et humain (mais ferme). En soi, le phénomène, bien orchestré (ce qui n’est pas évident), possède un potentiel infiniment plus grand qu’une répétition plus ou moins anarchique de manifestations grévistes à la française, ainsi qu’une douceur ferme un millier de fois plus légitime.

Un nom, une « marque », une structure ?

L’autre question est : faut-il pour tout cela créer un réseau avec un nom ? Un repère, un écusson qu’on peut décider de porter sur la poitrine ou à l’entrée de sa maison ? Faut-il qu’il soit chapeauté, dirigé ? Simples questionnements, mais il est possible que pour qu’un tel mouvement humaniste, de cette ampleur, soit réellement pérenne, il faille aller jusqu’à créer une « structure », une « organisation », comme la « Manif pour Tous » aujourd’hui. Le revers à cela, c’est qu’une structure est un peu plus facile à attaquer. Sa solidité doit donc émaner de sa base, la multitude, et non de sa couronne. Légitimité.

Outre cela, si baisse de croissance nationale il y avait, l’élite médiatico-politique déclarerait peut-être que cela n’a rien à voir avec la « résistance » mais qu’il s’agit simplement de la crise économique, tandis que si des millions de français se revendiquent eux-mêmes de cette baisse de croissance (sous une bannière, un nom ou un signe), il sera plus facile de faire admettre qu’il s’agit bien là de l’effet d’une volonté protestataire et non d’une conjoncture globale extérieure.

Un petit sacrifice pour une grande cause

Reste à savoir si les Hommes justement sont prêts à de pareils sacrifices sur leur mode de vie. Mais le procédé ne s’adresse pas à toute la masse des consommateurs : les personnes engagées puissamment n’auront pas de mal à influer sur leurs habitudes durant quelques mois et à hauteur de quelques dizaines de pourcents. Or, ces quelques millions de personnes ont déjà entre leurs mains un pouvoir de basculement. Reste aussi à faire les choses bien, à parfaitement orchestrer les mouvements parallèles et le choix des cibles économiques, car menacer l’économie et les marchés en général et sans concertation peut aussi menacer les emplois d’hommes et de femmes innocents qui souffrent eux aussi déjà du système. Même si le mouvement propose de prendre une partie de ces victimes collatérales sous son aile, et même si cela peut sembler un sacrifice nécessaire voire consenti par quelques-uns, il peut aussi s’agir d’un effet secondaire très négatif du point de vue du reste des habitants qui se sentiraient les victimes potentielles du mouvement, ce qui décrédibiliserait hélas de fait le mouvement aux yeux d’une majorité (et surtout de l’Etat qui récupérerait immédiatement ce mécontentement), malgré son efficacité certaine et son pacifisme avéré.

Rappelons aussi que cette résistance a cela de dangereux qu’elle irrite immensément le pouvoir et peut engendrer à terme l’escalade des représailles. Mais par ce fait et de par son pacifisme ferme, elle gagne encore en légitimité tout en décrédibilisant encore le camp d’en face qui deviendrait éventuellement agressif.

Autre résistance : la conversion de puissants et des forces de l’ordre

Une autre arme de la résistance pacifique est la suivante : armés d’informations réelles et démontrables, des promesses d’un soutien indéfectible et de l’espoir sincère que les choses peuvent changer, il est possible, petit à petit, de convertir des membres de l’élite (hormis les hauts-sommets, la petite élite donc), et surtout des membres de la police, plus vite que ne le feraient des événements eux-mêmes. Par ce biais, la situation deviendrait à terme critique pour l’état, mais celui-ci, perdant aussi ses moyens de représailles et de violence, se verrait finalement dans l’obligation de changer ou d’abdiquer. Quoique cette situation paraisse être un doux rêve ou une gentille utopie, dans un schéma idéal, celle-ci est en fait théoriquement possible si elle agit petit à petit et s’insinue dans les consciences des forces de représailles. Jusqu’à une certaine densité de « convaincus », il ne se passe rien, par peur des représailles. Mais après un certain point, des menaces de ne pas exécuter certains ordres finissent par se faire entendre, par des groupes ou des sous-groupes, prouvant petit à petit aux plus nombreux que cela est possible, et étendant encore la résistance jusqu’à désarmer l’Etat.

La résistance nécessaire : l’information inarrêtable

Outre tout cela, et utilement à cela, viennent les modes de ré-information du plus grand nombre. Internet est notre garantie à ce sujet, comme il l’a prouvé ailleurs ces dernières années, et c’est aussi pourquoi l’Etat cherche soudainement différentes méthodes de censure et de limitation du web. L’information du plus grand nombre, vitale, est dors et déjà assurée par quelques grands sites de grande influence, mais aussi par une nuée de petits sites de moindre importance. Tous ont leur importance, car en effet, si un grand site ré-informe massivement, il devient aussi une cible visible et fragile, tandis que des centaines de sites autour peuvent prendre le relais de même qu’étendre encore l’information. Cette nuée métastatique de sites permet aussi de contribuer à des écoles de pensées ainsi à la continuation d’une réflexion globale sur la société grâce à l’émergence de participants plus ou moins involontaires un peu partout sur la toile. L’autre effet est un effet de cercle vertueux : des gens se sentent rassurés à la vue du nombre de citoyens qui semblent oser penser ou agir comme eux, des consciences s’ouvrent, des liens se créent, et le nombre d’Hommes libres augmente encore.

~

* « La désobéissance […] : elle refuse d’être complice d’un pouvoir illégitime et de nourrir ce pouvoir par sa propre coopération. Le principe même du pouvoir politique pourrait rendre possible l’efficacité de cette action » (Wikipédia)

La Boétie, dès le XVIe siècle, a démontré l’efficacité du procédé. Il montre dans le Discours de la servitude volontaire que le pouvoir d’un État repose entièrement sur la coopération de la population. Ainsi, dès l’instant où la population refuse d’obéir, l’État n’a plus de pouvoir. Un peuple peut donc résister sans violence par la désobéissance et provoquer l’effondrement d’un État illégitime, car, disait-il, le pouvoir le plus féroce tire toute sa puissance de son peuple. Encore faut-il une prise de conscience générale et le courage des premiers militants pour que ce principe puisse être efficace.

Bien-sûr, si malgré tout cela, nous n’évitons pas des événements plus violents, au moins aurons-nous tout tenté et formés nos esprits, esprits qui, par-là, seront plus à même, au milieu du tumulte, de limiter les dégâts autant que d’orienter l’avenir vers la justice d’un peuple légitime.

A.C.M.

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Veilleurs Toulon 19 avril 2013

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3 commentaires pour Quels pacifismes résistants ?

  1. Jallat Danielle dit :

    Même avec mon mot de passe ……je ne peux lire ….dommage !

  2. Chilbaric dit :

    (et autrement plus violent que notre élite politique actuelle, mais certainement pas plus vicieux)
    ça, c’est clair ….
    —-
    Le boycott est une forme de pacifisme résistant : boycott électoral, boycott médiatique, etc., de tous ceux qui, de près ou de loin, individuellement ou en groupe, prônent notre anéantissement (objectif) ….

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