Chemin de vie européen : Kipling, « Tu seras un Homme, mon fils. »

Rudyard Kipling Vous connaissez sûrement, sans y avoir prêté attention peut-être, ce fameux poème, Si…, résumant un certain idéal d’Homme à l’européenne qui ne semble d’ailleurs plus être à la mode du temps malgré qu’il n’ait pourtant pas d’âge. J’entends par là ce que l’Européen a pris pour idéal depuis la veille de l’antiquité, et ce qu’il aura pris et compris, avec son esprit d’européen, de l’idéal chrétien. Rudyard Kipling en est l’auteur, avec, entre autres, Le livre de la Jungle dont on a tous entendu parler. L’idéal décrit ici est difficile, très difficile, à atteindre, pour nous simples humains. Peut-être ne pouvons-nous qu’y tendre. Mais je partage cependant le texte car celui-ci trace une route à la fois magnifique et typiquement compatible avec nos âmes. Une route bordée d’effort et d’honneur, de patience et de contenance, d’humilité et de dignité, d’amour et de courage, de protection du faible et de force tranquille, d’insoumission et d’intelligence,… bref, de noblesse et de sublime selon nos codes.

Si…

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils. »

Rudyard Kipling, 1910.

(traduit de l’anglais par André Maurois en 1918)

Veules les roses

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